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30 June 2008 @ 11:06 am
Chapitre 8 : le trésor et le don  

Salazar escalada avec empressement le chêne. Il agrippa ses deux mains à la branche supérieure, calant ses paumes aux nœuds du bois, puis donna une impulsion du pied contre le tronc et grimpa habilement. Il passa de branche en branche avec rapidité et atteignit le sommet bien plus facilement que dans ses souvenirs. Parvenu au faîte de l’arbre, il scruta l’intérieur d’une faille dans l’écorce.

Apparemment il n’a pas été délogé… Ma seule richesse…

Du bout de lèvre il prononça une courte incantation dans le profond creux. Une sphère bleutée apparut, semblant jaillir des entrailles de l’arbre et, dans un étrange soufflement, s’évapora dans l’air. Salazar venait de désensorceler sa cachette secrète. Le jeune sorcier glissa sa main, tâtonna à vide dans les débris d’humus du trou et ressortit avec difficulté une bourse en cuir grossier.

Salazar redescendit prudemment, serrant son trésor contre son cœur. Arrivé au sol, il s’essuya poliment les pieds sur Godric avant de chercher un siège confortable. Le chevalier, à mi-chemin entre le réveil et le sommeil, poussait d’étranges grognements. Il remuait doucement sur le sol, cherchant une meilleure position pour calmer ses blessures. Le mage choisit de s’asseoir un peu devant lui, sur une racine très convenable.

Le jeune mage ouvrit lentement son escarcelle. Toutes les émotions passées le faisaient s’accrocher à ce morceau de cuir comme si sa vie en dépendait. Il se glorifiait à l’avance de sa fortune Sa délectation n’était pas si éloignée de celle d’un gobelin caressant sa dent en or.

Alors… Alors… Deux pièces de cuivre…Oui… Une en argent…KssKsss… Deux fioles de reconstituant corporel concentré, ce sera pratique…. Un vieux morceau de réglisse moisi ! Bon, je jette…Ooooh ! Mais ne serait-ce pas là le premier poison que j’ai fabriqué ? C’est trop mignon ! J’étais arrivé depuis peu dans les marais quand je l’ai fait celui-ci ! Si jeune et déjà talentueux ! KssKsss ! Je le garde !

Salazar regarda avec amour le liquide violacé emprisonné dans le verre. Il le reposa et poursuivit sa fouille dans les tréfonds de sa bourse.

Tiens, une dent de lait… Peut-être que je pourrais m’en servir pour une potion ou autre…Ah ! Enfin !

Du bout des doigts il tira une longue chaîne argentée où pendait une bague. Il la logea au creux de sa paume. Il observa avec minutie le sceau l’ornant. Le dessin représentait un magnifique serpent orné d’une crête. L’émail vert profond ressortait à la perfection sur le blanc métal. Il admira encore et encore la bague qu’il connaissait pourtant si bien. La splendide chevalière était le seul héritage de sa noble famille au sang préservé. A l’intérieur était gravé en lettre biseautée ce nom dont il était si fier : Serpentard.

Salazar glissa l’anneau à son doigt. Il convenait parfaitement à son annulaire. Il sourit en pensant que la dernière fois qu’il l’avait essayé, il y a des années, la bague était trop grande même pour son pouce. Admirant le sceau sur sa main, il sentit un frisson de puissance et de fierté le parcourir. Avec cette bague au doigt, nul ne pourrait ignorer sa noblesse. Tous se déferreront devant moi…KssKss…

Il la retira pourtant bien vite et remit l’anneau sur le collier. Il avait fait la promesse de ne le porter que le jour où, par sa grandeur, il aurait fait honneur à ses proches. Il attacha la chaîne autour de son cou et la glissa sous sa tunique. Il caressa un moment le froid métal à travers le tissu.

Il agrippa la bourse à présent vide et y remit ses faibles économies. Je ne peux pas remonter mon commerce de poisons avec si peu d’argent…D’ailleurs, je n’ai plus de maison, plus de marais…

Salazar regardait tristement les restes désastreux du champ de désolation. Avant, les bruits des insectes résonnaient dans le si vivant marécage. Des odeurs d’herbes parfumées envahissaient l’air les soirs d’été. Il jouait souvent avec sa baguette, à lancer des pierres par lévitation pour attraper oiseaux, souris et autres rongeurs dont se délectaient ses serpents.

Il attrapa une des pommes qui avaient servi de projectile et croqua dedans à pleines dents. Le processus d’une intense mastication évitait en général de ressentir une quelconque mélancolie. Il attaqua le fruit juteux et le dévora jusqu’au trognon. Le jeune mage enchaîna les fruits, tiraillé soudainement par la faim.

Il allait mordre son quatrième fruit quand il ressentit une sensation étrange sur son crâne. Il tapota le dessus de sa tête à la recherche d’une explication. Le chapeau s’était retiré brusquement.

Salazar se retourna d’un seul coup. Godric, qui tentait de reprendre discrètement son dû, fut surpris et recula d’un pas. Comme il était trop faible pour tenir debout, ses jambes fléchirent sous lui. Il chuta contre l’arbre en poussant un gémissement de douleur. Le chevalier cacha son visage entre ses bras, comme en l’attente d’éventuels nouveaux maux..

Le mage aux cheveux noirs le toisa de la pointe des pieds jusqu’au béret récupéré. Il avait l’air encore plus pitoyable sur le sol qu’il ne l’était perché. Aucune de ses blessures ne semblait mortelle mais les plaies suintantes et les hématomes violacés abondaient. En plus d’être peu esthétiques, les meurtrissures béantes semblaient extrêmement douloureuses. Salazar grimaça.

Je suis sûr que le poison écorcheur est plus convainquant…Enfin…

Il rouvrit sa bourse et en tira une des deux fioles. De couleur verte, c’était un remède reconstituant très efficace, un chef d’œuvre de médecine. Etonnamment, il en tirait pour cette création moins de joie que pour ses poisons.

Il la tendit à Godric.

« Bois-la. »

Le sorcier blond jeta un œil à Salazar et à la fiole entre ses deux bras. Son regard passait de l’un à l’autre avec un air de franche incrédulité.

Le jeune Serpentard répéta avec agacement :

« Bois-la. »

Godric tendit la main avec une extrême difficulté. Le mage hésita à la remettre dans cette paume à la peau déchirée, dont la couleur trahissait une profonde brûlure.

En temps normal, Salazar se serait interdit un geste de compassion tel que donner une potion reconstituante à un blessé. Mais ce n’était pas là de la pitié, seulement le règlement de sa dette envers la personne qui l’avait laissé sauf lors d’un précédent combat. Du moins préférait-il le penser ainsi.

Après quelques secondes de tergiversation, il déboucha lui-même la fiole et l’amena aux lèvres du chevalier. Il lui fit avaler d’un trait le liquide. Il ricana largement devant l’air horrifié du malade. La potion provoqua plusieurs haut-le-cœur au pauvre Godric dont la langue teinte en vert n’osait plus rentrer dans la bouche.

Hé oui…KssKssKss…Affreusement efficace…

Salazar avait, par le passé, fait tant d’essais pour associer correctement plusieurs potions de forme. Cette mise au point représentait des mois de travail. Et par la suite, il fallut encore des dizaines de tentatives pour la réduire d’un chaudron à la faible quantité d’une version concentrée. Le liquide était si affreux que quelques millilitres était le maximum humain d’absorption. En dépit du goût déplorable, elle pouvait remplacer des semaines de convalescence par accélération de la cicatrisation.

Tout à son dégoût, le magicien ne s’était pas rendu compte que ses plaies se refermaient à une vitesse incroyable. On apercevait de la peau nouvelle envahir les vilaines crevasses, le bleu des contusions s’estompait et la chair qui était à vif reprenait un aspect sinon ordinaire, du moins sans douleur.

Godric regarda alors ses mains, les yeux écarquillés de stupeur. Il toucha son visage à présent aussi lisse qu’avant. Lorsque le remède médicinal eut fini d’agir, le chevalier semblait presque prêt à repartir au combat.

Il tourna un large sourire vers Salazar. En guise de remerciement, il poussa un sifflement d’admiration. Le jeune homme ne put réprimer un petit sourire de fierté.

Je sais, je sais… Mes travaux récoltent toutes les ovations… Evidemment. Je suis si talentueux… KssKss…

Godric ferma et ouvra plusieurs fois ses poings pour vérifier ses nouvelles capacités. Il avait quelques difficultés de la main gauche dont le poignet semblait foulé. Il se saisit pourtant avec rapidité et avidité d’une des nombreuses pommes au sol. Tous les fruits reposaient maintenant sous cet arbre, lieu de chute de ces anciens projectiles….

Godric la mangea à toute vitesse, pour masquer l’amertume sur sa langue. Pendant qu’il dévorait, il ne cessait de sourire et de regarder Salazar en coin. Le sorcier aux cheveux noirs n’appréciait guère cela, d’ailleurs ilpréférait généralement susciter de la peur ou du respect, pas de la sympathie.

Quand le chevalier eut fini sa pomme, il balança les restes dans le décor calciné. Il observa d’une expression indifférente les débris noirs de l’ancien marais. Puis, regardant à nouveau son interlocuteur, il présenta ses deux paumes toutes neuves pour exprimer l'efficacité du produit. Il s’exclama alors d’une voix légèrement éraillée par un lourd sommeil :

« A part le goût, il était quand même super doué ton maître ! »

Salazar flotta un instant, puis se prit la tête entre les deux mains et se frappa le front de dépit. Il regretta à l’instant de ne pas avoir achevé ce Gryffondor lorsqu’il était faible. Il aurait vraiment du se servir de lui comme trampoline. Ou le pendre par les pieds et continuer son jeu de lancer jusqu’à ce que mort s’en suive. Ou simplement lui donner le poison violet et non le remède vert.

J’aurais même donné mon premier poison plutôt que d’entendre cela. La bonté ne mène vraiment nulle part.

« J’ai fabriqué cette potion. » se contenta-t-il de répondre à la place des insultes qui lui venait à l’esprit.

« Et ben, toi aussi t’es vachement fort ! » rigola le chevalier

Salazar inclina encore plus la tête, toujours désespéré. Malgré toute la puissance lexicale et l’élaboration terminologique du compliment, cela ne provoqua rien d’autre chez lui qu’un soupir de profonde lassitude.